Corrida de clôture. Sur le papier, elle doit être intense, spectaculaire et généreuse. Des toros qui sentent la poudre et qui mettent du sel dans les bons plats et des toreros qui savent briller en les faisant reluire.
Un moment exigent mis sous la responsabilité de maestros français aux styles différents. Juan Leal, Parisien qui a sa famille à Arles et qui vit une belle carrière depuis une quinzaine d’années. Adriano qui a un répertoire varié, est une sorte de torero tout-terrain qui peut se sortir de nombreux problèmes par un geste qui met les tendidos d’accord. El Rafi, comme Adriano, est Nîmois et a déjà toréé sept corridas chez lui. Il est d’ailleurs sorti trois fois par la porte des Consuls.
Pour les arbitrer et bien finir cette feria, les toros de Fuente Ymbro devaient imposer caste, leur race mais aussi et surtout leur capacité à transmettre des émotions fortes.
Une corrida de caractère, intense, authentique, exigeante. Ricardo Gallardo, le ganadero, est là. Il vit pleinement la course, à la barrière avec son chapeau vissé sur la tête, donnant des conseils aux toreros qui les prennent volontiers.
Juan Leal a ouvert six portes des Consuls en 12 courses nîmoises, un beau ratio non ? Cependant, il écoutera un silence à l’issue de son premier duel face à un toro de caractère, qui passe très bien à gauche mais qui ne s’éternise jamais dans la muleta. Dès sa sortie en piste, le toro regarde derrière la barrière, échappe à la lidia de la cuadrilla et du maestro. Brusque et violent, il met à plusieurs reprises Juan Leal au courant que ça peut mal se finir. L’épée en lui, le toro bondit et charge un maestro bien passif et croyant pouvoir à lui seul arrêter le toro tel un forcado. Par chance, la cogida ne sera pas une cornada mais Juan Leal a fauté et le drame n’est vraiment pas passé loin. Silence.
Deuxième tentative pour Steven qui atteint la maturité de sa tauromachie. Il décide de ne pas agir comme sur son premier, de faire moins de tremendisme et de spectaculaire et d’user du pouvoir qu’il a dans acquis ses bagages depuis des années d’alternative. Si on avait vu sa main gauche tout à l’heure, l’Arlésien prend la droite et dessine quelques séries d’intérêt. Le point commun de ses deux faenas demeure les passes dans le dos, les genoux au sol, les courtes séries. Le père Gallardo bouillonne et voit un bon toro. Leal entend, écoute. Il se recentre encore et laisse tomber l’épée pour une ultime série léchée de luquecinas bien pensée. Une oreille.
Adriano n’a pas beaucoup toréé en 2025 et en 2026. Cette course est importante pour lui et il en est évidemment conscient. On le sent décidé, comme ses compagnons de cartels, à triompher à la maison. En tout cas, il met les atouts de son côté pour marquer les tendidos et pour leur offrir ce qu’ils veulent voir. Comme pour Juan Leal, les genoux doivent toucher le sol, les passes doivent être tirées et les séries efficaces. Le rythme est le bon, le choix des armes aussi. Son enthousiasme et ses regards persuadent les tendidos qui demandent la première oreille de la tarde.
Second toro de Fuente Ymbro pour le jeune qui est passé par l’école taurine du Juli pour faire son trou, et seconde oreille synonyme de sortie par la porte des cuadrillas. Les genoux sont encore au sol, le toro fait une belle vuelta de campana (dont il ne se remettra jamais réellement), le spectacle est présent et Adrien continue l’effort. Il est généreux, doté d’un toreo qui transcende les amoureux de puissance et de caste. À la muleta, le diestro ne rompt pas et n’abandonne jamais. Il propose toujours quelque chose. Oreille.
El Rafi est celui qui connaît le mieux nos arènes pour y venir depuis toujours. Les saisons se suivent et ne se ressemblent pas toujours. Son toreo, profond et élégant, plaît, il arrive à réunir diverses sensibilités taurines et ça, c’est pas donné à tout le monde ! Il coupera une belle et vraie oreille après son premier combat. On a vu un Rafi très sérieux, inspiré, centré dès la sortie du toro. Il a même, comme ce fut le cas souvent cette année, posé les bâtonnets. Longiligne, élégant, adroit, le Rafi se sert des forces et des faiblesses de son adversaire pour le percer à jour et essayer d’en tirer le meilleur en valorisant chaque charge. Le public est attentif, il regarde « son » petit grandir dans le métier avec une certaine délectation. La faena est sublimée par l’intelligence du torero. Pinchazo en bonne place et belle épée. Oreille.
Derniers roulements de timbale et sonneries des clarines (que l’on veut bien évidemment revoir tant cet ensemble, comme l’orchestre Chicuelo II, a aidé cette feria) et ultime toro de ces Vendanges. Certains doivent avoir le cœur gros, le Rafi, lui, doit se surpasser pour sortir sur les épaules, par la grande porte et pour être plus serein quant à son avenir taurin. Le sentiment du devoir accompli, il doit l’avoir ! Ensuite, les empresas feront le reste. C’est l’épée qui lui coûtera les deux oreilles (voire plus)… D’une sensibilité retrouvée, le Nîmois dégage une classe certaine. Précieux en étant poderoso, précis en étant soigneux. En tout, pour tout. Il accueille son bon toro avec deux séries douces et ornées au capote. Il reprend les bâtonnets est les pose mieux que sur son premier. On sent un Rafi prêt à s’émanciper et à libérer le torero qu’il a toujours été. Rafi donne beaucoup, encore, et le public le ressent, il vibre, il veut le voir triompher. Il a pourtant fini sur une série de luquecinas élégantes, usant de la muleta comme d'une veste mise sur l'épaule. Mais sa faena s’éteint comme son toro avec trois essais à l’épée. C’est trop. Oreille quand même et sortie a hombros par la porte des cuadrillas avec l’autre Nîmois, Adriano !